Emploi

Le champ des possibles : portraits de trois travailleurs transfrontaliers

Combiner mes deux mondes qui diffèrent tant et si peu à la fois. Voilà ce qui me pousse depuis maintenant plus de dix ans à passer la frontière linguistique pour me rendre au travail. Née en Wallonie, habitant en Flandre et professionnellement active en Wallonie, je considère faire un peu partie de ceux et celles que l’on appelle ‘travailleurs transfrontaliers’. Ce phénomène n’est pas nouveau puisque notre région eurométropolitaine riche en nombreuses frontières se prête à merveille au marché de l’emploi frontalier, et ce depuis très longtemps. Loin de vouloir fournir des statistiques, une explication économique ou historique sur le sujet, j’ai tenu à rencontrer mes camarades transfrontaliers afin de partager nos expériences.

À la recherche de mes camarades

Mais dans quel sens ? Je m’explique ; Français travaillant en Flandre ou en Wallonie ? Wallons travaillant en France ou en Flandre ? Ou encore Flamands travaillant en Wallonie ou en France ? Vous l’avez compris, en ce qui concerne le passage des frontières dans notre région, les possibilités sont abondantes. 

Très vite j’ai pensé à un collègue français qui travaille en Wallonie et à un ami Flamand qui travaille en France. Par contre il m’a fallu du temps avant de tomber sur la perle rare : une Française travaillant en Flandre. Est-ce là l’effet de langue ?

Pol, Ahmed et Séverine

Ce qui m’a frappée en rencontrant mes camarades frontaliers Pol, Ahmed et Séverine, c’est que tous m’ont parlé de leur pays ou région d’emploi avec beaucoup d’affection et de respect. Unanimement, ils considèrent que travailler dans un pays ou une région limitrophe est un enrichissement tant sur le plan professionnel que sur le plan personnel. 

Pol : « Je m’y sens chez moi. »

« Un grand saut dans l’inconnu, voilà ce que je me suis dit il y a 6 ans quand on m’a proposé de travailler avec une école de Roubaix » Pol Coussement directeur artistique à Passerelle Courtrai. «  Notre projet fait danser une école de chaque côté de la frontière. Cette aventure qui initialement ne devait durer qu’un temps s’est transformée en un projet qui perdure puisqu’avec ma collègue française je viens de créer une nouvelle compagnie de danse à Roubaix. Entretemps j’ai appris à connaître Roubaix et sa diversité culturelle. Je m’y sens chez moi et je suis fière des gens avec qui je travaille et de mon équipe, j’ai fait des rencontres incroyables ! D’un point de vue professionnel passer la frontière m’a ouvert le champ des possibles. » 

Ahmed : « il m’est plus rapide de me rendre à Mouscron qu’à Lille »

« Les frontières ?  Je me sens plus Européen que Français. D’origine marocaine je suis né en Allemagne. Mon enfance je l’ai passée en France où je vis encore actuellement et depuis dix ans je fais la navette entre Tourcoing et Mouscron pour mon travail. »: me raconte Ahmed Sbai, coordinateur pédagogique et professeur en informatique à l’IEPS. « Travailler en Belgique a été un choix délibéré : les études de CAP qui mènent à l’enseignement étaient plus courtes en Belgique qu’en France. De plus, comme j’ai été embauché avant 2012 mon statut de travailleur transfrontalier fait que je garde un avantage fiscal alléchant. La proximité joue également un rôle puisqu’il m’est plus rapide de me rendre à Mouscron qu’à Lille où j’ai commencé ma carrière. » Et les inconvénients ? Ahmed me dit que pour lui, il en voit peu. Il regrette que les vacances scolaires ne s’alignent pas entre notre école à Mouscron et l’école de ses enfants à Tourcoing. Quant aux amis français d’Ahmed, ils trouvent que depuis qu’il travaille en Belgique il a adopté l’accent belge…

Séverine : «  Je découvre des logiques de pensées différentes »

Nos deux pays et trois régions sont le fil conducteur dans la carrière professionnelle de Séverine Flahault.  C’est en commençant à travailler en France qu’elle fait équipe avec des travailleurs belges : Wallons et Flamands. Actuellement Séverine travaille comme Coordinatrice à la Mobilité et à l’Emploi à l’Agence de l’Eurométropole basée à Courtrai. « J’ai toujours travaillé dans des milieux professionnels empreints de différences culturelles, nationales ou linguistiques. Ce qui me plaît c’est d’expérimenter, d’innover, de s’entraider et de faciliter l’échange des bonnes pratiques. « Originaire d’Emmerin au sud de Lille, les trajets entre son pays de résidence et son pays d’emploi, sont le seul bémol au travail transfrontalier me confie-t-elle. « Ne maîtrisant pas parfaitement le néerlandais, j’appréhendais un peu de travailler en Flandre mais je peux compter sur mes collègues pour m’aider. Me retrouver de l’autre côté de la frontière contribue à mon développement personnel ; je découvre des logiques de pensées différentes ce qui me fait réviser ma propre façon de penser. »

Un autre mot de la fin

Le terme de « travailleur transfrontalier » a le mérite d’être clair, mais il me laisse sur ma faim. J’aimerais inventer un autre mot pour désigner les personnes qui chaque jour franchissent l’une ou l’autre frontière et étreignent les différences entre nos régions, ouvrent leur esprit, cultivent la curiosité et tissent des liens. Si notre région peut au premier abord paraître complexe avec ses langues, ses frontières, ses nationalités, ses traditions, ses us et coutumes qui diffèrent, je suis persuadée que tout cela en fait également sa richesse, sa beauté et son unicité.

Texte

Marie-Hélène Willems, Eurometropolis News

Citoyenne courtraisienne, je travaille comme professeur de Français Langue Étrangère à Mouscron.